Si c’était votre fille

ayak

Ayak, 17 ans, fait la une du Time le 21 mars. Elle est Sud-Soudanaise, réfugiée en Ouganda et a été violée par des soldats, qui lui ont transmis le VIH et une grossesse odieuse.

Enceinte de 9 mois, Ayak pose pour la photographe Lindsey Addario et la journaliste Aryn Baker. C’est cette photo qu’a choisie le Time pour illustrer sa Une du 21 mars.

Ayak, 17 ans, violée, souillée, pose nue pour un magasine occidental, cette violence supplémentaire a heurté nombre d’internautes dont Zoe, blogueuse, qui écrit au Time :

« Salut, Time. J’ai tellement de questions à propos de cette couverture sauvagement exploiteuse. Si Ayak est la vulnérable survivante d’un viol, pourquoi est-elle presque nue sur la couverture de votre magazine ? Auriez-vous mis une victime bosniaque en Une pour illustrer les viols systématiques pendant les génocides ou est-ce trop de mauvais goût ? Pourquoi pensez-vous qu’il est acceptable de placer une femme noire, la survivante d’un viol, sur une couverture dans une pose orientaliste qui la sexualise ? Pourquoi le corps des femmes noires est-il CONSTAMMENT chosifié en chair à canon politique ? Ne pouviez-vous pas simplement montrer son visage ? Qui a pris cette photo et avez-vous eu l’accord d’Ayak de la faire apparaître en couverture ? »

zoe ayak

Le magasine n’a pas répondu mais la photographe Lindsay Addario avait déjà tenté de justifier son cliché, prévoyant certainement des réactions :

« Je photographie les victimes de viol comme arme de guerre depuis plus de 10 ans maintenant et c’est toujours quelque chose de difficile et de sensible à couvrir.
Après avoir discuté avec Ayak des conditions dans lesquelles elle se sentait d’être photographiée, étant donné que son image serait vue par des millions de gens dans le monde entier, j’ai passé plusieurs heures avec elle. 
Elle était très réfléchie, et exprimait clairement son ressenti en dépit de l’agression sexuelle qui a conduit à sa grossesse et des horreurs qu’elle avait subies au Soudan du Sud. Elle était excitée par la naissance prochaine de son enfant. 
J’imaginais plusieurs photographies possibles dans ma tête quand je me suis endormie. Le lendemain matin, je savais que je voulais la photographier comme une conséquence du viol comme arme de guerre. Le moyen le plus naturel pour moi c’était de me concentrer sur son ventre.
Je ne voulais pas lui demander de faire quelque chose qu’elle aurait trouvé pénible ou irrespectueux, alors j’ai demandé à Kimberly de Make Way Partners (NDLR : une ONG qui lutte contre le trafic des humains) ce qu’elle en pensait. Ensemble nous sommes allées voir Ayak pour lui demander si elle était d’accord pour être photographiée sans sa robe. 
Je faisais confiance à l’avis de Kimberly, elle connaissait Ayak, elle avait travaillé de nombreuses années dans la région, et l’essentiel de son travail était focalisé sur l’aide aux victimes de violences et de trafic sexuels.
Kimberly, elle-même, avait survécu à plusieurs attaques tandis qu’elle coordonnait la mise en place d’orphelinats à la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Elle a été également violée au cours de ces attaques. 
Son expérience ne l’a pas dissuadé de poursuivre son travail dans la région.
Nous nous sommes assises, avec Ayak, et j’ai discuté de ma vision du portrait que j’aimerais faire d’elle et elle n’a pas hésité du tout. 
Elle a compris le message que je voulais faire passer. 
Je l’ai photographiée et je lui ai montré les images sur mon appareil photo pour m’assurer qu’elle comprenait bien ce que j’étais en train de capturer.
Au fil du temps, le langage corporel d’Ayak a changé : elle se tenait fièrement, avec plus de confiance et de paix. Il semblait que l’acte même de la photographier avec son enfant à naître lui a donné l’occasion de célébrer les choses que ses agresseurs avaient tenté de voler : sa beauté et sa dignité.
Pendant deux jours, nous avons tous partagé des expériences profondément personnelles qui ont souvent abouti à des larmes et parfois curieusement à des rires.
Photographier Ayak et écouter son histoire a été un privilège et un moment intime très positif pour nous, trois femmes qui avaient connu une certaine forme de viol ou d’agression sexuelle comme arme de guerre dans nos vies. » (source)
Ayak, 17 ans, vivait dans un village au Sud-Soudan lorsque sa famille a été exterminée par des rebelles. Ayak n’est probablement pas allée très longtemps à l’école et n’a aucune idée de l’impact qu’une telle photo peut avoir. Que sait-elle de l’instrumentalisation de son corps de jeune-femme noire? Que sait-elle des stéréotypes véhiculés par les médias occidentaux? Que sait-elle du continuel irrespect des journalistes envers les corps des populations en détresse.
Si c’était votre fille, Madame Addario, auriez-vous accepté, sans réagir, de voir son corps, encore une fois, sauvagement exposé, livré en pâture à des millions de personnes?
Ayak n’a pas compris mais vous, Madame, vous savez. Vous êtes consciente que cette photo peut contribuer à votre notoriété. La rédaction du Time sait que cette photo va séduire, interpeller, et attirer des millions de lecteurs. Vous tous, journalistes, photographes, vous tous professionnels des médias, vous allez vivre de cette une.
Quel bénéfice en tirera Ayak, du fin fond de son camp de réfugiés? Quel bénéfice en tirera son enfant, né dans la poussière et la misère?
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6 réflexions sur “Si c’était votre fille

  1. Il ne faudrait pas mettre la forme et le fond sur le même plan. Chacun d’entre nous voit les images en fonction de la psyché de son milieu socio-culturel. Si par exemple, vous demandez à un musulman ce qu’il pense de cette photo, il va carrément rejeter l’image de cette jeune femme au prétexte que son prophète aurait interdit toute représentation de l’être humain en tant qu’imitation prohibée de la création de d’Allah. Car si la forme peut prêter à polémiques, le fond est dramatique et sans appel : viols, guerre, misère ! Quand l’humanité va t-elle ENFIN éradiquer ces trois produits de la barbarie dont elle est enceinte depuis la nuit des temps et dont elle accouche à chaque instant ?

    Aimé par 1 personne

    • Le fond n’est pas discuté ici. D’accord avec toi, il faut dénoncer. Mais aurait-on montré la même photo d’une jeune-femme blanche ayant subi ces atrocités? La question est dans le traitement médiatique du corps de la femme noire.

      Aimé par 1 personne

    • En réalité, Marc, je voulais parler de la chosification du corps de la femme noire. Car dans les médias occidentaux, il est soit hypersexualisé, animalisé (gazelle, tigresse), soit chosifié… Mais je suis d’accord avec toi sur le fait que la photo est esthétique…

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