Nous étions juste des enfants

photo de classe

 

C’est en rouvrant la malle aux souvenirs que je suis tombée sur cette photo qui date de près de quarante ans. Une photo de classe pour le moins ordinaire sur laquelle 18 enfants de trois ou quatre ans se tournent vers le photographe scolaire, cet étranger pour lequel on doit se tenir bien droit, bien sage à sa place et surtout ne pas faire de grimace, parce que c’est important pour les parents.

J’avais encore en mémoire quelques bribes de cette enfance-là, dans ma petite école de Pont-l’Abbé, entre l’océan et les mimosas, le pain doux et les brodeuses.

Je me souviens que chaque année, nous nous déguisions de costumes de papier crépon et que nous défilions dans les rues de la ville, sous le regard admiratif des parents et des voisins. Je me souviens de la grande cour de récréation, qui me semblait immense à l’époque. Je me souviens que nous étions heureux et insouciants comme devraient l’être tous les enfants.

Mais je ne me souvenais pas que j’avais des amis noirs.

Je suis restée perplexe devant cette photo. Évidemment, après quarante ans, les souvenirs s’estompent. On ne garde que le meilleur ou le pire, parfois des détails insignifiants comme l’odeur que la coccinelle apeurée laisse sur nos doigts d’enfants avant de s’envoler, ou le goût des rouleaux de zan avec le bonbon blanc au milieu. Je les aimais car ils étaient gros et ils duraient longtemps.

J’avais des amis noirs et je ne m’en souvenais plus.

On grandit et on se construit des souvenirs à partir d’éléments de réalité, de fantasmes, de désirs et de peurs. C’est ainsi que j’ai, toutes ces années, été persuadée d’avoir vécu le commencement de ma vie dans une ville monochrome où les seules personnes issues de la diversité étaient les vieilles copines bigoudènes de ma grand-mère. Et encore, c’est en quittant la Bretagne que j’ai compris le caractère insolite de porter la coiffe.

J’avais des amis noirs et je ne m’en souvenais plus. Je me souvenais seulement avoir eu des amis.

Parce que nous étions juste des enfants.

 

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16 réflexions sur “Nous étions juste des enfants

  1. C’est dommage qu’il soit nécessaire faire des distinctions qui ne dévraient pas exister pour qu’on peut proteger les plus vulnerables, ceux marginalisé.e.s, comme les noirs, les autochtones, les sexodiverses, etc. C’est le résultat des politiques coloniales, évolutionnistes, qui visent encore soumettre les peuples, notamment ceux du sud.
    Il faut avoir de l’espoir, toutefois, que les nécessaires politiques publiques inclusives puissent se convertir en un éveil de conscience pour qu’on peut surmonter les inégalités et bâtir un monde plus équitable et inclusif.

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    • à l’époque, en France, tous ces débats racistes n’avaient pas autant d’importance… Ce sont les dernières décennies qui ont vu grandir les haines. Mais tu as raison, si j’avais grandi en Afrique ou en Amérique du Sud, j’aurais eu un autre point de vue. Là-bas, l’oppression a toujours existé.

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      • Là-bas ces débats n’existaient pas, comme en France, jusqu’à récemment, avec le déclenchement des politiques affirmatives. Mais le racisme d’origine européene était toujours vivante et présente. Des blagues humiliantes en contre des segments les plus vulnérables étaient largement diffusées, inclus par les média.
        L’accès à l’éducation de base aux plus pauvres, aux noirs, aux femmes, aux sexodiverses, etc., était presque nul. À celle superieure, donc, n’avait pas d’accès pratiquement.
        L’accès de ces groupes à la santé, au travail, au logement, et même aux trois repas quotidiens étaient également escasses.
        La droite réaccionnaire dit que les politiques affirmatives ont créé le racisme, mais ils s’oublient de que le racisme était toujours là, latent, car les segments marginalisés étaient obligés d’accepter sa position subalterne, de rire de sa propre humiliation, etc.
        Et quand je parle que c’est un élitisme raciste d’origine européene, c’est parce que l’élite brésilienne, qui maintenait le statu quo excludent, agit comme des étrangers dans l’exile: elle déteste et méprise son terre, veut avidement être comme les citoyens des pays du nord, méprise les pauvres, les « différents », etc. C’est le même sentiment que les colonisateurs nourrissaient par les colonies: ils voulaient s’enrichir pour rentrer l’Europe. Et l’élite réproduit insidieusement ce sentiment.
        Immanuel Wallerstein a écrit avec propreté sur le colonialisme européen. Il construit un portrait important sur ce sujet, qui donne la dimension de ça que je parle. Sergio Buarque de Hollanda et Gilberto Freyre, auteurs brésiliens, aussi, particulièrement sur le colonialisme au Brésil.

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      • Dans les pays du sud, les colons ne se sont jamais intégrés. Leurs enfants et les enfants de leurs enfants ont juste construit des générations successives de colons avec pour seul objectif de prospérer…

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  2. Coucou Themetis ! Les deux dernières lignes de ton article, pleins de réminiscences, disent tout. L’innocence et la tolérance des enfants jusqu’à un certain age. Malheureusement, c’est en grandissant que les divisions commencent.

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    • Oui, mon mari non plus, qui a grandi au Sénégal… Mais je te dirais qu’en Bretagne, à l’époque, on ne se posait pas trop ce genre de questions non plus… C’est venu plus tard, quand je suis devenue ado, que je me suis rapprochée de la région parisienne et que le climat français a commencé à changer…

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  3. A l’école à Paris, en maternelle et en primaire, quand j’étais petite, dans la classe, je me souviens très bien qu’il y avait des enfants d’origine portugaise, française, magrébine, d’Afrique noire, asiatique (aucun indien dans mon souvenir)… c’était normal ! Quand on vit à Paris ou en région parisienne, le melting pot, c’est le quotidien !
    Je suis comme vous, je ne comprends pas comment on bascule de l’enfance où les origines sont une richesse, à l’âge adulte pleins de jalousies et de haines…
    Dans l’école de mes enfants (en banlieue), il y a toujours la même diversité, avec, en plus, quelques syriens, des enfants d’origine des pays de l’est aussi… et des russes… (aucun asiatique…c’est le hasard) et les enfants trouvent ça NORMAL !!! Ils ne font pas de distinctions…

    Il y a juste des cools, et les relous.
    L’éducation joue énormément, et les enfants reproduisent le discours qu’ils entendent à la maison…
    Tes textes me touchent ! Merci Themetis

    Just

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    • Merci Justine,
      mes enfants ont été scolarisées en milieu multi-culturel (en banlieue nord de Paris) très jeunes et le problème ne s’est posé que lorsque nous avons émigré au Québec. Elles se sont retrouvées stigmatisées parce qu’étrangères… (et métisses de surcroît). Et elles sont arrivées à l’âge où cela compte d’être comme les autres…

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