Aux enfants d’ouvriers…

photo de classe 001 (2)

Tu as six ans, les genoux cagneux, un blouson neuf et le cartable de ton grand frère.
T’aimes pas vraiment la couleur mais ça aurait pu être pire : celui de ta soeur Christelle traînait dans un coin du placard depuis deux ans sans trouver de repreneur, peut-être à cause des gros noeuds rouges sur le devant. Ta mère se tient toute droite à tes côtés, elle a mis sa robe bleue et beaucoup d’eau de cologne. Elle sent tellement bon! Elle parle à sa copine Françoise, la grosse blonde qui te serre  entre ses bras potelés et te bave dessus quand elle t’embrasse. Faudrait qu’elles parlent moins fort, elles vont te mettre la honte. C’est la rentrée des classes, t’es chez les grands maintenant, mais tu te sens étrangement petit au milieu de l’immense cour d’école. Les tilleuls centenaires se penchent sur le préau d’ardoise. Là-bas, près du dirlo, y’a cette fayote de Sophie, la fille du pharmacien.  Ça y est, tu aperçois ton pote Lucas. Ouf! Vous êtes dans la même classe.

Hier soir, après le dîner, ton père t’a appelé. Il avait quelque-chose d’important à te dire. « Tu grandis mon fils, t’es en CP demain. Tu dois bien travailler à l’école pour pas te retrouver à l’usine comme ton père. Tu vois, moi, j’ai pas eu ta chance, mais toi, tu feras des études, tu peux devenir ce que tu veux, c’est plus comme avant, tu sais. », qu’il t’a dit tout en vidant son verre de gnôle, histoire de  fêter ça. Il a toujours quelque-chose à fêter, ton père, et ça énerve ta mère.

Tu as dix-huit ans et tu viens d’avoir ton bac. Ta mère a pleuré. Tu as passé l’été à bosser au Mac Do sur les Champs pour te payer ton permis. Ton père est mort en janvier et pour honorer sa mémoire, t’as organisé une virée à la fête de l’Huma dans ta 205 même pas neuve, avec tes frangins et quelques potes. Ta soeur Christelle était pas disponible, elle a déjà deux gamins sur les bras et son mari qui travaille de nuit, c’est pas facile pour elle. Cette année, y’a Johnny, ton père aurait été content.

Tu vas à la fac quand tu peux, entre deux boulots de cons, on appelle ça des emplois étudiants mais tes collègues sont des pères de famille désabusés ou des  immigrés sans espoir. C’est la crise partout dans ce pays alors faut pas être difficile. Tu vides des camions, tu bosses sur des chantiers, tu vends des assurances par téléphone. Tu vas partout où l’agence d’intérim t’envoie mais tu les as prévenus : pas l’usine, t’as promis à ton père.

Quand t’as rencontré Anna, à la bibliothèque, t’as tout de suite eu comme une folle envie de la prendre dans tes bras et de plonger ton visage dans ses longs cheveux dorés. Elle est tellement belle dans sa petite robe Prada! Et pas farouche. Elle a dit oui tout de suite, la belle Anna et tu as eu le temps de respirer sa tignasse au moins quatre fois avant qu’elle ne te quitte pour un gosse de riche en weston à pompons. La prochaine fois, tu viseras moins haut, t’a dit ta mère, ces gens-là sont pas comme nous. Elle en sait quelque-chose, ta mère, ça fait vingt-cinq ans qu’elle fait le ménage chez les bourgeois. 5000 francs par mois et des étrennes au mois de janvier.

Tu as fini par l’avoir, ta maîtrise en droit. Au début tu voulais devenir avocat, mais après six ans de galère et deux redoublements (pas facile d’étudier quand on doit payer son loyer), tu penses à devenir instit. C’est bien, instit et en plus t’as la sécurité de l’emploi. Tu pourras faire un emprunt et te payer ton premier appart, un 2 pièces à Saint-Denis, sur le canal, entre le métro et les tours de béton.

Tu as trente ans, les genoux cagneux, un blouson neuf et un vieux cartable. C’est la rentrée et tu invites tes 34 gamins à s’installer dans la trop petite salle de classe qu’on a allouée aux CM2. Dans la cour, sous le préau, deux mères parlent trop fort de leurs enfants, de leur fierté. Une allée de tilleuls centenaires borde les hauts murs de l’école. Tu te souviens.

Tu as quarante-cinq ans. Marie, ta femme, a préparé une tarte aux pommes que les enfants n’arrêtent pas de reluquer. Il va falloir la surveiller de près sinon elle ne tiendra pas jusqu’au dessert. Comme chaque premier dimanche du mois, vous allez manger chez ta mère. Elle vous accueillera avec un pastis et des apéricubes,  du poulet et puis des patates.  Elle a bien vieilli, ta mère. A force de faire le ménage chez les ingrats, ses doigts sont déformés et son dos s’est voûté. A 70 ans, elle ne peut plus faire grand-chose mais elle sent toujours aussi bon l’eau de cologne. Tu voudrais qu’elle vous rejoigne dans votre cinq pièces à Bagnolet mais elle préfère  rester chez elle, avec son chien et ses souvenirs.

Tu avais six ans et les rêves de ton père en poche, tu avais promis de travailler pour aller loin. Tu ne savais pas qu’il te faudrait plus d’une vie pour les réaliser. Tu diras à tes enfants que s’ils étudient fort, ils pourront devenir qui ils souhaitent, et tu espéreras , au fond de ton coeur, qu’ils fassent juste mieux que toi.

 

 

 

 

 

 

 

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9 réflexions sur “Aux enfants d’ouvriers…

  1. C’est très joliment écrit, j’ai adoré.
    Peut être un peu négatif pour l’éternelle optimiste que je suis ! Je garde espoir d’une vie meilleure pour nos enfants même si effectivement rien n’est simple. En tout cas rien n’est joué d’avance non plus.
    Love is the answer

    J'aime

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